Raciste, Twitter? Moins qu’on pourrait le penser…

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Lors du premier match de la série opposant Montréal à Boston, P.K. Subban a marqué.  Canadien a gagné.  On était tous un peu euphoriques, comme ce monsieur…

OK, peut-être pas lui, finalement. Mais bon, pendant ce temps, à Boston, l’ambiance, à en croire certains journalistes, chroniqueurs et pundits, c’était plutôt ça :

BruinsKKK

Source 

Ah, non, pardon.  Excusez-moi, ce n’est pas à Boston.  Je laisse Brad Marchand du Boston nous préciser ce qui s’est vraiment passé :

I didn’t hear anything from the fans — at all. It’s all Twitter.

Soit, Brad, tout ça se passe sur Twitter.  Mais comment, diantre, est-ce devenu une nouvelle que des opinions déplacées, stupides, archaïques, malsaines et j’en passe puissent être émises sur Hockey Night in Canada Twitter ?

Avant de continuer, précisons une chose.  Tout tweet raciste est un tweet raciste de trop. Tout commentaire raciste émis au bar du coin, au bureau, au party de famille, dans le métro ou ailleurs est un commentaire raciste de trop.  (Remplacez raciste par sexiste, homophobe ou généralement intolérant).  Mais puisqu’il s’agit de numérique et que le numérique laisse des traces, profitons-en pour essayer de comprendre.

La séquence des événements

Peu après le match, on évoquait qu’à Boston, le mot #nigger était une tendance (Trend) dans les discussions Twitter, générant ainsi une première vague d’indignation.  Précisons que cela n’a jamais été le cas, comme le signale un internaute local avisé (ce que j’ai pu d’ailleurs confirmer dès le lendemain sur le site Trends24 t – mais faute de captures d’écran il faudra me croire sur parole). Un premier article sur CBS Detroit (?!) est publié tôt le matin et mentionne que Twitter “explose” de remarques racistes.  Ils en citent tout de même quelques uns (mais sans nommer les noms d’utilisateurs).  Quelques heures plus tard, c’est un pavé dans la mare, que dis-je, une bombe que lance Influence Communication :

Suite à ce tweet, l’info se répand comme traînée de poudre : TVA, CBC, Global, CTV, Radio-Canada et j’en passe.  Quand la nouvelle arrive en Suisse, c’est dorénavant 22000 occurrences.   J’ai vu cette info passer partout, toute la journée, dans tous les réseaux.  Ah, bien sûr, si on écoute l’entrevue donnée par Influence à Dutrizac (et les ajouts dans certains des articles), on précise que ces 17000 tweets ne sont pas tous négatifs. Mais comme ça vend moins bien et que ça fait un headline moins juteux, pourquoi s’embêter avec la nuance au moment de tweeter?  Après tout, les séries, c’est comme la guerre, et on sait que la guerre et la vérité….

Interloqué dès la publication du tweet, j’ai pris la peine de faire quelques vérifications. Rapidement, j’ai constaté que nous étions devant un cas flagrant de surenchère médiatique, mais sur les médias sociaux.  Avant de juger des conséquences de cette surenchère, j’ai tenté d’en évaluer l’ampleur. J’ai d’abord utilisé un outil gratuit afin de mesurer le niveau de conversation autour du sujet qui nous intéresse.

Auteur de 2 buts, il était évident que Subban allait être un sujet de conversation central, ce qui fut le cas.  Les mentions du mot nigger ont été relativement stables par rapport à un autre jour, avec une hausse le 2 mai (et non le 1er).  Enfin, le croisement des deux éléments a généré plus de mention le 2 mai, boosté par les mentions médiatiques suscitées par les interventions de Jean-François Dumas, président d’Influence Communication.  Est-ce vous dire que le chiffre de 170000 mentions est légèrement exagéré?  Les chiffres sont éloquents

Subban :

  • 1er mai :  38000 mentions
  • 2 mai :  33000 mentions

Nigger:

  • 1er mai : 8300 mentions
  • 2 mai : 9200 mentions

Subban + nigger : 

  • 1er mai : 475 mentions
  • 2 mai : 755 mentions

Bien que Topsy soit assez fiable, j’ai pris sur moi de pousser mes vérifications sur ces volumes de conversation avec un outil payant, en l’occurrence Radian6 (Merci Laetitia!).

Peut-être que les racistes ont tous supprimés leurs comptes/posts/empreinte numérique en même temps.  J’ai fouillé les fin fonds des internets pour retracer cette horde de commentaires racistes.  Pour tout vous dire, je les cherche encore.  A l’aide de Radian6, j’ai pu confirmer – a quelque nuances près – les volumes relatés plus haut, d’une part.  Mais j’ai, d’autre part, pu confirmer que ces fameux tweets racistes ne sont le fait que d’une poignée de mécréants.  Voici un portrait partiel de la soirée du 1er mai et du 2 mai, en mettant en relief les liens entre Subban et les mots les mots qui fâchent : finaleFigure1_Subban_nigger_fuck_racist_TweetsQuand on analyse un peu les tweets on se rend compte que :

  1. La poignée de tweets vraiment racistes sont l’oeuvre de quelques individus. Ils ont été largement republiés pour être ensuite mieux dénoncés.  Ce sont d’ailleurs ces quelques tweets qui ont été utilisés pour illustrer le racisme dans tous les médias.  Ce sont les @touchette24, @joenasty2point0, @_Johny_Rocket, @CoryGunzBaker et autres @c0dyMick qui sont repris en boucle à chaque fois.  La plupart des comptes ont d’ailleurs été supprimés depuis. Il s’en trouve encore quelques uns si vous cherchez bien.
  2.  Dès le 1er but de P.K. Subban, on parle de réactions racistes à Boston.  Peut-être est-ce sur Facebook (un espace plus privé) ou carrément dans la vraie vie que le racisme est constaté?  Je ne saurais dire, mais sur Twitter, c’est plutôt de l’anti-racisme qui est visible, tant durant la partie qu’après.
  3. Un non-événement n’est devenu un événement que lorsqu’un acteur médiatique crédible a lancé une information complètement erronée.

En conclusion, je ne comprends pas bien l’intention derrière la publication d’un tel chiffre, si ce n’est de vouloir créer la nouvelle (c’est bon pour la business j’imagine).  Twitter et les réseaux sociaux ne sont ni plus ni moins que l’extension du réel :   dans ce monde, on peut être propriétaire d’une équipe de basketball et détester les noirs.   C’est un monde où il faut combattre le racisme au quotidien et c’est justement ce que les individus qui composent la twittosphère ont fait le 1er et 2 mai dernier.  Raciste, Twitter?   Ça reste à voir.

Cet épisode nous sert en tout cas 2 leçons :

  1.  Le meilleur moyen de combattre le racisme c’est aussi de l’ignorer et de le ridiculiser, demandez à Dani Alves, du FC Barcelona.  Sûrement pas de le mettre en 1ère page des journaux et donner la chance aux bigots de se reconnaître et s’encourager entre eux.
  2.  Les médias sociaux constituent encore une zone bien mystérieuse que certains prennent un malin plaisir à exploiter à leur propre bénéfice.  Les méthodes d’Influence communication sont assurément valables pour l’analyse des médias traditionnels mais bien peu pour les réseaux sociaux.  A fortiori quand l’analyste créée lui-même la nouvelle avec des chiffres bidon pour aller ensuite aller se pavaner dans les médias. L’analyse des médias sociaux est un travail sérieux et spécialisé.  Ce n’est pas tout d’avoir accès aux meilleurs outils, il faut savoir s’en servir et faire dire aux chiffres ce qu’ils veulent vraiment dire.

PS :  Go Habs !
centrebellenfeu

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